Une seule grand-mère. Son mari n’était pas mon grand-père, mais je l’adorais. Ils ont peu nourri mon avidité d’histoires, de souvenirs et de contes car on ne raconte rien de ces choses devant les enfants. La sensation oppressante entre mon père et ma grand-mère était parfois palpable. Rue Linné à Paris, dans l’appartement de mon aïeule, contraste d’univers. Ma vie ordinaire dans un immeuble des années 50 contrastait avec celui de ma grand-mère, où des toilettes à la turc sur le palier et le gaz à tous les étages était un signe de confort. Dans l’entrée sombre, une grande armoire veillait, bienveillante avec mon reflet innocent. On y suspendait les manteaux et moi je pouvais m’y cacher. Dans la salle-à-manger, un buffet art déco, accueillait une pendule à remontoir et des presse-livres qui n’enserraient rien. Massif et ventru il m’invitait à l’indiscrétion dès que l’une de ses portes s’entrouvrait.
Que pouvait-il se passer dans les armoires et les buffets lorsque l’on referme les portes ?
Sur l’estrade je m’applique à chaque mot. De son bureau, l’institutrice, me jauge. Je récite « Le buffet » d’Arthur Rimbaud. Madame L. lunettes virevoltant dans sa main gauche me targue d’un « ce n’est pas mal ; Va t’asseoir ! ». Elle me déteste. Je le lui rends bien en réussissant à réciter sans hésitation, sans bafouillis, en respectant la ponctuation… Cela méritait sans doute mieux qu’un « ce n’est pas mal », mais je suis si fière de moi !
Souvenirs d’humiliation et de maltraitance scolaires se sont souvent opposés au bonheur d’apprendre la poésie, le dessin, la musique et l’éducation sportive. Le CM2 a bousillé ma vie d’écolière en même temps qu’il m’a fait découvrit l’injustice et la méchanceté des adultes. Pour me protéger, j’ai sans doute réussi à m’infiltrer dedans, à moins que ce soit lui qui se soit faufilé dans ma tête… (à cet instant, j’entends le refrain de la chanson « Dans ma tête, interprétée par Saskia ») …
Etais-je le buffet ou bien est-ce lui qui aspirait les souvenirs de mon enfance moribonde ? Je rentrais avec violence dans une adolescence mouvementée…
Un jour, j’ai rencontré une armoire à deux battants, haute, très haute. Elle se trouvait par hasard dans la maison d’à côté du moulin à eau que j’habitais. A vendre, elle est rentrée dans ma vie et dans ma maison.
Et je l’ai nourri de linge parfumé, draps de lit, serviettes de table, séchant au grand vent du jardin. Les dentelles fixées sur la tranche des étagères parlaient le langage d’ici lorsqu’elles naissaient dans le cliquetis des fuseaux. Elles emprisonnaient les mots, les accents, les larmes parfois, faisant gonfler les fils au détour d’une épingle. Dormaient encore des rideaux anciens, tentures, brise-bises et rideaux bonne-femme qui ne demandaient qu’à revivre en harmonie auprès d’une fenêtre, pour peu que l’on veuille bien l’y poser…
« L’esprit du tilleul parle au vivant qui le vénère depuis la nuit des temps. Il est féminité, amour et liberté. »
La mémoire des choses… La mémoire du feu…
…
Non loin d’ici, règne un chêne qui raconte, à qui veut l’entendre, des histoires. La sienne, et celle de sa famille…
Il est né de l’union de chênes vigoureux, d’une forêt plusieurs fois centenaire et a vécu de longs temps au milieu des siens. Il raconte comme les vieux à la veillée des humains.
Un jour, j’étais seule avec lui. L’été brûlait, et sous ses branches démesurées et feuillues, il y avait la fraicheur. Je m’ennuyais un peu assise à son pied. L’écorce rugueuse et torturée vibrait dans mon dos. L’envie de me plaquer contre lui était si forte, que je me relevais et tendis les bras pour le serrer, mais j’étais bien trop petite pour en faire le tour. Il aurait fallu être trois au moins. J’avais juste perçu son appel…
Abandonnée, je fermais les yeux, happée par ce tronc rude qui écorchait en surface la peau de mes mains parce que je le serrais très fort. Qui pourrait croire à la fusion de nos âmes ? Elle était parfaite. La pénétration de nos mémoires respectives commençait… Il me racontait…
Je ne sais ce qu’il a puisé de moi. En lui, petite humaine, j’ai pénétré une mémoire séculaire ; Eux, les arbres, sont une famille vénérable et sacrée, une famille occupant la terre, une famille organisée en autant de générations qu’il y a de millénaires.
Incommensurable ! C’est un peuple-famille né il y a quatre cents millions d’années. Une mémoire collective immense qui reçoit, par un réseau souterrain, mystérieux et inimaginable tant il est étendu, des informations des mondes celui du dessous, celui de surface. Dans ce magma de souvenirs, j’ai aperçu mon ami, celui dont j’ai raconté l’histoire il y a quelques temps. J’ai lu l’histoire de ce vénérable dont je ne savais l’âge, mutilé par la scie de passage… Sa souche est restée là, collée à ma chaumière, entre deux mondes, ne sachant s’il était encore de celui-ci, ou de celui vague des limbes.
J’ai surtout parcouru, comme sur le dos d’une oie sauvage, la vie paysagée de ce grand chêne… Comment a-t-il survécu à l’incendie dans le siècle des Lumières ? Le feu détruisit à cent lieues à la ronde, toute forme de vie végétale ou animale, brulant jusqu’à la terre. Lui seul est resté, blessé mais survivant, comme témoin de ce temps. Arrêt sur la souffrance. Zoom sur la plaie boursoufflée de son flanc et l’amputation d’une branche qui expliquait le déhanchement de son tronc. Une fraction de ce moment et je brulais avec lui. Déjà les langues rouges et bleues léchaient timidement ses feuilles – je sentais la chaleur qui mordait déjà mes mains-, et brusquement, elles sautaient de l’une des feuilles à l’autre et les engloutissaient. La bouche immense n’était jamais rassasiée et postillonnait des flammèches partout autour du chêne. Lui, s’amenuisait au fur et à mesure que ses branches diminuaient. Son flanc s’ouvrit quand l’une des branches maitresses s’effondra, consumée jusqu’à la moelle … Leur réserve d’eau près des brulures douloureuses s’échappait en vapeur dans un feulement rageur et inutile. Les vies minuscules n’avaient pas eu le temps de fuir et la bouche immonde continuait à dévorer même ce qu’elle ne voyait pas. Le vent avait eu envie de jouer avec cette goulue, et la malmenant, il n’en attisait pas moins ses flammes, qui criaient rageusement ; La gueule béante poursuivit son chemin encore quelques jours, où des pluies diluviennes vinrent l’affaiblir et enfin l’achever. Alors, est-ce la raison de sa survie ? L’eau ? Peut-être murmura-t-il et mon désir de vie m’a donné la force de me redresser.
J’ai glissé le long du tronc meurtri, épuisée, mains écorchées, dos endolori, yeux grand ouverts. Au-dessus, un ciel de feuilles de tant de verts différents ressemblait à d’innombrables yeux bienveillants. Elles bruissaient doucement. Je pensais alors à mon ami l’arbre du jardin, le prolifique tilleul…
Le printemps cette année-là avait été chaleureux. A l’automne, la scie l’avait tranché certes, mais pas tué. Nourri de pluie fine, de soleil tiède, de couleurs, de brise caressante, de tout cet amour, des rameaux sont nés encerclant la souche immense. On aurait dit une cage à ciel ouvert… Un rouge-gorge y vient souvent le visiter. A son pied, comme des pas japonais, les tronçons débités reposent en paix, havre de vie au monde minuscule.
« Une maison qui ne recèle pas un vieux fauteuil confortable et usé jusqu’à la corde est sans âme… May Sarton1 ( 1912 – 1995) – Écrivain américain »
May Sarton née Eléonore Marie Sarton est une poétesse et romancière américaine d’origine belge. Elle est née à Wondelgem (partie de Gant – Flandre orientale) le 3 mai 1912 et est décédée à York (état du Maine-USA).
Etre capable de transformer une pièce de « stockage des papiers » en « Bureau-Atelier de scrap »…
Alors, par quoi commencer ?
C’était en septembre dernier…
Vider les lieux… Alors, je l’ai fait. Dans mon couloir qui fait 2 mètres de large, j’ai entassé des cartons, des casiers, des classeurs, des coffres d’archives, les étagères dépareillées, des livres, etc. Les minettes étaient un peu bouleversées, mais la plus jeune a apprécié ce nouveau terrain de jeux… Elle adore grignoter les cartons !
Puis, j’ai mesuré l’ampleur de la tache à accomplir :
Plafond en « frisette » vernis !
Murs tachés suite à quelques fuites d’eau (heureusement le toit a été refait en octobre 2020).
Irrégularité de la surface des murs….
J’ai recensé mes stocks de peinture, pinceaux, papiers peints, colle et ustensiles divers. Peintures trop vieilles, direction déchetterie. Pinceaux, rouleaux, à revendre. Ponceuse en état avec une gamme de papier ou toile à poncer à la main… Bref, juste achat d’une peinture spéciale « tous supports, n’ayant pas envie de poncer le plafond ! Vous me comprenez, je pense ?
Et voilà, c’est parti.
Après quelques jours… des courbatures dans le cou…
Et voilà, reste à ranger ! Et ce n’est pas une mince affaire !
Il faut bien commencer après des épreuves traumatisantes, qu’elles soient physiques ou morales, à se reconstruire…
Peut-être débuter par sa maison, ses placards, vider, trier, jeter, donner, transformer… Attention au danger des souvenirs qui reviennent avec les objets ! Tenir bon et se débarrasser de ce qui fait mal, de ce qui te pèse sur le coeur… Il est encore temps !
En atelier d’écriture, notre animatrice nous a suggérer de mettre notre dernier texte de juin dans un carnet-objet, de la taille à porter sur soi, petite taille pour sac à main ou poche, discret… Je vous présente ci-après mon travail, texte et objet.
L’écrit, travail d’écriture sur ordinateur :
L’enfant à la plage…
– « Dis Mamie-Jo, c’était comment quand t’étais p’tite ? » … C’était comment quand j’étais petite, quand je vivais dans l’ignorance, ce temps de l’enfance ? Différent d’aujourd’hui ? l’enfance est intemporelle. C’est l’environnement qui l’anime, la nourrit, la sublime ou la casse.
L’enfance, cette innocence inconsciente, cet état d’être, sans le savoir, sans se rendre compte. … Que lui répondre de mon univers qui existait il y a déjà plus de 60 ans… Pourrait-il comprendre mon hésitation à lui raconter ?
Quand j’étais petite…
Différente et à la fois identique à la sienne, dans son ardeur de vivre, de grandir, d’apprendre, de chanter, de crier, d’aimer, de détester… de ne donner aucune importance à certaines choses si essentielles à l’épanouissement… l’amour des parents, si difficile à supporter pour l’adolescente, ingrate et perdue…
Je ne suis pas sûre de savoir répondre à la question…
Savoir dire aujourd’hui, comme le mot enfance est délicieux. J’en savoure chaque jour quelques brins que j’arrache au passé, là, maintenant, tout de suite… en regardant les herbes du jardin qui s’agitent. Le Clos Saint-Michel apparaît. Je rêvasse, le menton sur les genoux, – mon corps prend, au-delà de moi-même, la posture – au milieu des longues tiges de folle avoine ondulantes. Et de cette enfance, j’en veux encore, et encore, par petites touches, juste quelques bouchées chaque jour, pour ne pas grandir.
Vestiges du Clos Saint-Michel à Montmirail (51) Copyright : Joëlle W.
J’aurai beau raconter, écrire, et raconter encore, ces moments seront toujours à moi, rien qu’à moi. Impossible de partager totalement car toujours incomplets pour l’auditeur ou le lecteur. Il y manquera quelque chose, les souvenirs du corps… les odeurs humides des sous-bois tout au bout du Clos Saint-Michel, le dégout dans ma bouche en croquant le brin d’anis sauvage, si délicat, l’émotion de l’instant où le Vulcain se pose sur ma main (répondait-il vraiment à mon souhait intime et télépathique). Le lecteur ou l’auditeur comprendra-t-il l’inexplicable sensation du cœur qui bondit dans la poitrine pour le hululement de la chouette effraie, pour le frémissement de l’air au passage d’une chauve-souris survolant les lits du dortoirs ou d’éprouver la sensation douce ou piquante des herbes sur ma peau, la douloureuse caresse des orties ?… Les souvenirs ont ensemencé le jardin de ma mémoire. Comme une balade sans fin, j’en parcours chaque allée, bosquet, parterre, prairie et clairière.
… Comment dire comment c’était quand j’étais petite ?
Lui dire ces minuscules plaisirs que j’avais à grimper sur les genoux de mon père pour le coiffer et entendre son rire, ou regarder le joli profil du visage de ma mère et sa chevelure noire que j’enviais ?
Retour dans l’aujourd’hui, et les cris de joie du petit qui voit la mer atteindre enfin le fossé de son château de sable… Il agite les coquillages ramassés le matin et rangés dans un filet de commission qui ne sert plus.
– « T’as vu Mamie-Jo… ça y est… y a pu qu’à… »
La voix de l’enfant s’estompe, se perd et rejoins celles de mes compagnes dans le dortoir, fillettes pas toutes endormies dans nos lits en fer forgés. Les jolis dessus de lit bleu ciel parsemés de petites fleurs, volantés, sont sagement pliés sur le montant du pied de lit. Les fenêtres sont grandes ouvertes. Ca sent bon la forêt et les foins. L’été, nous redoutons les monstres de la nuit, chauve-souris et insectes divers. C’est arrivé, une fois. Pauvre chauve-souris… attrapée et clouée sur une porte de service.
Au coucher parfois, je me demandais comment vivaient les papillons de nuit. Dans la nuit ils ne pouvaient pas voir les fleurs. Encore l’innocence de l’enfance, où tout est découverte, questionnement, pourquoi, pourquoi ? De quoi pouvaient bien se nourrir ces créatures nocturnes qui immanquablement étaient attirées par la lumière aussi faible soit-elle. Hier soir, j’ai cru qu’un oiseau s’était cogné contre la vitre de ma fenêtre sans volets, attiré par la lumière vive des spots. Non, c’était le Grand Paon de nuit. Egaré ? En quête d’amour ? Cherchait-il de quoi se nourrir ? Sur le chemin qui borde le « petit lac » où la source souterraine fait frémir la surface de l’eau, j’ai vu les colverts barboter, j’ai entendu des bourdonnements de butineuses, j’ai admiré le reflet à pleine plissé de l’arbre solitaire en feuillage estival, j’ai croisé le vol de l’Argus bleu. Mes yeux sont les réminiscences de cette enfance, l’empreinte de ces images se faufile et se niche quelque part pour rallumer à souhait, cette enfance lointaine.
– « Mamie-Jo !!! Regardeeee… »
Oui, je regarde ton sourire magnifique, tes yeux pétillants, ta joie en partage… A-t-il oublié sa question ?
– « Magnifique ! Attention ! Ton seau va partir loin. Vite, va le chercher ! »
Ce matin, son premier dessin était pour moi. Sérieusement, il m’a dit que c’étaient les portraits de la famille et que chaque cœur entre les personnages, c’était l’amour de nous tous pour moi. Ne rien dire de l’émotion. Sourire et remercier. …
Capsella bursa-pastoris
Les herbes et les fleurs en forme de cœur, je les recherchais comme objet rare de collection. C’était drôle que la nature copie les cœurs de nos dessins d’enfant. Voilà qui ne change pas, les cœurs sur les dessins… L’amour des hommes sur les habits verts des plantes et parfois sur les fleurs, un symbole, je les aimais. Il y en avait au Clos Saint-Michel. Mon corps encore, se souviens… Allongée sur le ventre, le nez dans l’herble, je les traquais. Trouvé ! Les bourses-à-pasteur, herbe qu’aujourd’hui on arrache, que l’on qualifie de mauvaise, dont l’épi porte des fruits, les siliques, au bout de tiges fluettes en une multitude de petits cœurs. Une autre herbe, discrète, ressemblant à des trèfles, en tapis et en abondance, l’oxalis, rassemble par trois, ses feuilles au tendre vert en forme de cœur inversé. Certains la nomme « alléluia » car elle fleuri à Pâques. Saveur acidulée, en salade. Il y en a tant d’autres. Je connais aussi un buisson en haie autour du clos Saint-Michel. Aujourd’hui, ces arbustes tendent à disparaitre, l’églantier. Fleurs délicates des roses sauvages. Camaïeu de rose sombre au rose si pâle et délicat… Les fleurs de l’églantier venu spontanément vivre dans mon jardin, ont cinq pétales découpées en cœur, rose strié, et blanc au cœur… … Est-ce que quand j’étais petite, le cœur avait un sens. On aimait sans rien dire.
Est-ce que lui dire que l’enfance c’était le Clos Saint-Michel à Montmirail ? Que l’enfance c’était aussi la cour du 13 rue Robert Aylé ? Longue comme l’immeuble. Pas bitumée. Le sol était fait de terre et de cailloux. On pouvait y courir un 50 m chronométré avec Jean G. D’un côté, un talus d’herbe rase en haut duquel, une haie des troènes parfumait l’air de juin. Avec lui, jeux de billes avec un chemin de terre tout en virages pour cyclistes de plomb le matin. Et seule, observation des fourmis, une occupation à temps plein pour un après-midi d’été… Bientôt les vacances. La cour nous servait de jardin aux copains de tous les étages et à moi. Un jeune saule pleureur récemment planté regarderait nos jeux de bal aux prisonniers. On aimait courir dans ses branches retombantes et flexibles. De son passé de verger, la cour nous offrait un figuier – trop à l’ombre maintenant pour voir ses fruits murir -, et un cognassier énorme, qui chaque fin d’été, lui, donnait des fruits. Quelques mères – dont la mienne – se partageaient la récolte en prévision des confitures ou des compotes à venir. Jeux de ballon, entrainement au tir au but, amitié et amour naissant, mots doux cachés. L’enfance se retire sur la pointe des pieds, imperceptiblement…
– « Mamie-Jo, tu dors ? Alors ?… Tu me racontes quand t’étais p’tite ? »
Joëlle W. – 08 juin 2021
L’enfant que j’étais, j’ai gardé ses larmes ;
Et j’ai gardé son rire. Et ses secrets heureux. Jacques Prévert
Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours. Marguerite Duras
Une larme s’écrase sur les mots douloureux.
Le poème est terminé.
Je regarde l’encre se déliter au contact de l’eau salée dans le brouillard de mes yeux.
Larme qui boit le mot chagrin.
Larme qui s’étend encore et disparaît au sein même de la feuille éponge.
Elle entraîne d’autres mots qui s’effacent comme voisins de chagrin ;
La flaque s’étend encore, laissant penaudes les phrases trouées qui ne veulent plus rien dire après que d’autres larmes tombent, elles aussi, sur les mots-souvenirs.
Le chagrin est englouti et ma plume s’évertue à reconstituer le rébus.
Mes vers sont là, au bout des mes doigts qui dispensent un goutte-à-goutte de mots d’encre qui se délavent aussitôt.
La feuille joue le buvard engloutissant tout, chagrin, et ses voisins qui étaient des vers, alexandrins parfaits en strophes.
J’écris avec mes larmes guidées par mon bras.
Lui, bruine des mots, du bout de ma plume.
Mots qui s’enfuient pour que personne ne lise par-dessus mon épaule.
Ils parlaient de lui, du ventre qui le mis au monde dans le fracas des halètements, intimement confondu au liquide amniotique, au sang, aux larmes.
Larmes Joie avant larmes Chagrin qui s’évaporent.
Mon doigt barbouille la feuille humide…
La maison cache au monde une partie de nature rien qu’à moi. De ma fenêtre, je caracole au gré de mes envies, de mon humeur et du temps qu’il fait, le plus souvent au petit matin, aux premières lueurs. Les matins ne se ressemblent jamais. Couleurs, saisons, plein soleil, brumes. Les brumes qui collent à la maison effacent les arbres, les champs, les couleurs même…
Ce matin, les nappes de brumes bleutées glissent sur les sillons laissés par la charrue. Les plaies ouvertes avalent goulûment les gouttelettes légères, un peuplier d’Italie émerge par moment de la nappe éphémère, dressant ses branches presque nues vers un ciel noyé. Au-delà, je devine les collines jouant du brouillard en nuances de gris-bleu. Reste là, si près, la brumaille à portée de main. Ouvrir la fenêtre, tout doucement, deviner les premiers piaillements, caresser la chatte isabelle qui saute sur le rebord et fixer l’instant, avec mes mots, et un instantané.