
Les Cabardouche prennent la barre de la quinzaine en proposant un sujet « à la manière de ».
Dans son livre intitulé : « Je me souviens » l’écrivain Georges Perec relate 480 petits souvenirs de la vie quotidienne, tels qu’ils lui reviennent à l’esprit, tout en invitant le lecteur à continuer cet inventaire…
Défi 301.
Je me souviens du claquement des talons de ma mère, quand on rentrait du cinéma l’Alcazar. On riait fort et les murs des immeubles nous renvoyaient nos rires. La lumière des réverbères courbés au-dessus de nous était rassurante.
Je me souviens de son visage qui s’approche du mien, près, si près, et ses lèvres sur les miennes. Mon cœur qui bondit, mon corps qui n’est plus le mien. Le tout premier baiser. Le baiser reçu du fils du boulanger. Inoubliable.

Je me souviens de l’autocar Citroën dans les années 1960. Autocar habillé au couleur de la marque, marron clair et marron foncé. Il m’emporte à Montmirail. M’a-ton dit où ? Pourquoi ? Je ne sais plus. Le car est fascinant. Je vois bien les paysages. Son gros nez cache un moteur que les voyageurs accompagnent dans les soubresauts provoqués par les nombreux changements de vitesse. Le cuir marron des sièges est craquelé par endroits. Les fenêtres on des manivelles. La porte massive claque sourdement. Je dévore les paysages par la fenêtre.
Je me souviens de Maman et moi dans sa chambre. Elle me gronde parce que je ne suis pas rentrée directement de l’école. Elle gronde fort, secouant mon bras. Je vois le bord du lit, et le dessus de lit qui sens le frais du linge pendu au grand air. La phrase tombe comme la guillotine. « Jamais plus je n’aurai confiance en toi ! ». J’étais meurtrie, vexée, blessée. Maman moi-même, je sais aujourd’hui pourquoi…
Je me souviens quand j’allais chez « Boutin » chercher de l’eau, du jus de pomme et du Vin des Rochers le soir à la nuit tombée. Pas plus de deux cents mètres, c’était tout à côté. Il y avait juste un espace noir entre deux réverbères, juste là où des vieux garages s’appuyaient contre les murs du jardin de mon immeuble, murs en plaques de bétons superposées. Un vide rempli de noir, de bruits, de grincements ; il y avait là-dedans, toutes mes peurs, m’obligeant à faire un détour absurde sur la rue, quittant la sécurité du trottoir. Parfois un chat tout ébouriffé, en sortait, comme un diable de sa boite.
Je me souviens dans ma chambre de Conflans, sous le toit, l’empreinte invisible sur ma joue. Surgit de l’au-delà, son baiser d’adieu.
Je me souviens des marronniers roux. Tous. Pas de veste. C’était mi-septembre, la rentrée des classes. Qu’est-ce qu’il y a de changé ? Mai 1968. J’ai grandi.
Je me souviens au bout de la rue Paul Déroulède, il y a l’institut départemental des sourds-et-muets « Gustave Baguer ». Je me rends au marché des Champs par la rue du Bac avec Mémé. Nous passons devant l’institut. Je ne comprends pas pourquoi il y a des cris d’enfants puisqu’ils sont sourds et muets.
Je me souviens d’aller au marché des champs avec mémé. Les courses : filets de merlan et petits suisses. Eux, ils étaient serrés par six dans une boite en carton mouillé. Les quatre coins de la boite du dessous coupés, tous petits trous d’où s’évacuait une eau blanchâtre. La marchande enveloppait la boite dans un papier blanc sensé absorber le liquide lacté. Dans le panier, à la maison, le papier du poisson était aussi tout mouillé.

Je me souviens du Quai Jean Bart.
Un banc.
Moi dans l’attente, comme à quinze ans. Toi.
Je me souviens du Collège tout neuf. Le hall vitré. Marie chante pour la fête de l’école. Le monde est stone, Fabienne Thibault, Starmania. La chanson, Marie, sa voix… J’ai des larmes plein les yeux.
Je me souviens du zozotement du Petit Nicolas qui s’accroche à ma jambe dans nos promenades à La Canourgue. : Zoellezeuzeu’.. Rien à faire pour le J. Il est trop craquant… Vacances d’évasion avec Madame C. et ces trois petits enfants, Mathieu, Nicolas et Juliette.
Je me souviens d’un fou-rire mémorable. Instant qui nous a coupé le souffle à toutes les trois, Maman, Francine et moi. Instant photographié pour ma plus grande joie à l’instant où je pense à toi qui n’est plus. Oh, que j’aimais nos rires.
Je me souviens en 1965. Deux bicyclettes de location, papa et moi. L’ile de Ré, un paradis pour rouler. Francine et maman sont dans le car. Quand il s’éloigne, elles nous regardent par la fenêtre arrière. Pincement au cœur. Rendez-vous sur la plage du Bois de Trousse-chemise, défi dont je ne suis pas consciente. Vingt kilomètres … et retour !

Je me souviens de « l’escalade » du « navire de pierre ». S’imaginer être un défenseur ou une gente dame attendant son promis. Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Ascension de la pierre, halte à hauteur des murailles tombées. Puis, « ascensionner » la tour carrée par son ultime escalier à vis en métal. Émerger. Vivre un instant unique en embrassant l’horizon. S’enivrer de l’air au-dessus de tout, immortaliser l’instant à 360° sur une carte SD… Jouir d’être le maître du monde, dominant tout le pays, ses plaines et ses forêts, ses vallées baignées de rivières, ses villages accrochés aux pechs ou posés en plaine… Prête à l’envol ! Redescendre.
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