


« L’esprit du tilleul parle au vivant qui le vénère depuis la nuit des temps. Il est féminité, amour et liberté. »
La mémoire des choses…
La mémoire du feu…
…
Non loin d’ici, règne un chêne qui raconte, à qui veut l’entendre, des histoires. La sienne, et celle de sa famille…
Il est né de l’union de chênes vigoureux, d’une forêt plusieurs fois centenaire et a vécu de longs temps au milieu des siens. Il raconte comme les vieux à la veillée des humains.
Un jour, j’étais seule avec lui. L’été brûlait, et sous ses branches démesurées et feuillues, il y avait la fraicheur. Je m’ennuyais un peu assise à son pied. L’écorce rugueuse et torturée vibrait dans mon dos. L’envie de me plaquer contre lui était si forte, que je me relevais et tendis les bras pour le serrer, mais j’étais bien trop petite pour en faire le tour. Il aurait fallu être trois au moins. J’avais juste perçu son appel…
Abandonnée, je fermais les yeux, happée par ce tronc rude qui écorchait en surface la peau de mes mains parce que je le serrais très fort. Qui pourrait croire à la fusion de nos âmes ? Elle était parfaite. La pénétration de nos mémoires respectives commençait… Il me racontait…
Je ne sais ce qu’il a puisé de moi.
En lui, petite humaine, j’ai pénétré une mémoire séculaire ; Eux, les arbres, sont une famille vénérable et sacrée, une famille occupant la terre, une famille organisée en autant de générations qu’il y a de millénaires.
Incommensurable ! C’est un peuple-famille né il y a quatre cents millions d’années. Une mémoire collective immense qui reçoit, par un réseau souterrain, mystérieux et inimaginable tant il est étendu, des informations des mondes celui du dessous, celui de surface. Dans ce magma de souvenirs, j’ai aperçu mon ami, celui dont j’ai raconté l’histoire il y a quelques temps. J’ai lu l’histoire de ce vénérable dont je ne savais l’âge, mutilé par la scie de passage… Sa souche est restée là, collée à ma chaumière, entre deux mondes, ne sachant s’il était encore de celui-ci, ou de celui vague des limbes.
J’ai surtout parcouru, comme sur le dos d’une oie sauvage, la vie paysagée de ce grand chêne… Comment a-t-il survécu à l’incendie dans le siècle des Lumières ? Le feu détruisit à cent lieues à la ronde, toute forme de vie végétale ou animale, brulant jusqu’à la terre. Lui seul est resté, blessé mais survivant, comme témoin de ce temps. Arrêt sur la souffrance. Zoom sur la plaie boursoufflée de son flanc et l’amputation d’une branche qui expliquait le déhanchement de son tronc. Une fraction de ce moment et je brulais avec lui. Déjà les langues rouges et bleues léchaient timidement ses feuilles – je sentais la chaleur qui mordait déjà mes mains-, et brusquement, elles sautaient de l’une des feuilles à l’autre et les engloutissaient. La bouche immense n’était jamais rassasiée et postillonnait des flammèches partout autour du chêne. Lui, s’amenuisait au fur et à mesure que ses branches diminuaient. Son flanc s’ouvrit quand l’une des branches maitresses s’effondra, consumée jusqu’à la moelle … Leur réserve d’eau près des brulures douloureuses s’échappait en vapeur dans un feulement rageur et inutile. Les vies minuscules n’avaient pas eu le temps de fuir et la bouche immonde continuait à dévorer même ce qu’elle ne voyait pas. Le vent avait eu envie de jouer avec cette goulue, et la malmenant, il n’en attisait pas moins ses flammes, qui criaient rageusement ; La gueule béante poursuivit son chemin encore quelques jours, où des pluies diluviennes vinrent l’affaiblir et enfin l’achever. Alors, est-ce la raison de sa survie ? L’eau ? Peut-être murmura-t-il et mon désir de vie m’a donné la force de me redresser.
J’ai glissé le long du tronc meurtri, épuisée, mains écorchées, dos endolori, yeux grand ouverts. Au-dessus, un ciel de feuilles de tant de verts différents ressemblait à d’innombrables yeux bienveillants. Elles bruissaient doucement. Je pensais alors à mon ami l’arbre du jardin, le prolifique tilleul…
Le printemps cette année-là avait été chaleureux. A l’automne, la scie l’avait tranché certes, mais pas tué. Nourri de pluie fine, de soleil tiède, de couleurs, de brise caressante, de tout cet amour, des rameaux sont nés encerclant la souche immense. On aurait dit une cage à ciel ouvert… Un rouge-gorge y vient souvent le visiter. A son pied, comme des pas japonais, les tronçons débités reposent en paix, havre de vie au monde minuscule.
…
Joëlle W.
23 février 2022
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